Grandes écoles, grandes fortunes : Le vrai visage des 1%

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Un spectre hante les démocraties occidentales mais il ne s’agit pas du communisme, comme l’écrivait Karl Marx. Non, l’ombre qui plane aujourd’hui sur nos sociétés est celle d’une élite devenue toute puissante et qui ne se renouvelle plus. Une caste fermée qui concentre les richesses et le pouvoir.

Un phénomène totalement à rebours de ce que prédisait Vilfredo Pareto. Pour cet économiste italien, la vitalité d’une nation repose sur une saine « circulation des élites ». Un brassage permanent où des personnalités issues des classes populaires viennent régulièrement bousculer l’ordre établi pour le renouveler.

Mais aujourd’hui, cette mécanique semble définitivement grippée. Partout, les études le montrent : la mobilité sociale n’a jamais été aussi faible. Les enfants de cadres ont toutes les chances de rester en haut de la pyramide. Quant à ceux d’ouvriers, ils ont peu d’espoir de promotion. Les jeux semblent faits d’avance.

Une rupture majeure de notre contrat social qui n’est pas sans danger. Car une société trop figée, où les frustrations s’accumulent, est une Cocotte-Minute prête à exploser. Alors que font nos élites pour verrouiller ainsi leur position dominante ? Quelles sont leurs stratégies ? C’est ce que nous allons tenter de décrypter dans cette enquête.

Les mécanismes de protection des élites

Passons maintenant aux coulisses du pouvoir pour comprendre comment les élites parviennent à verrouiller leur position dominante. Premier levier actionné : la fermeture de l’ascenseur social. Et cela commence dès l’école, où le tri s’opère de manière précoce et implacable.

Car ne nous y trompons pas, tous les établissements ne se valent pas. Aux enfants des classes supérieures, les meilleures écoles, celles qui ouvrent les portes des filières d’excellence. Aux autres, des parcours de seconde zone et des diplômes dévalués. Un “apartheid éducatif” qui conditionne l’avenir dès le plus jeune âge.

Cette ségrégation se poursuit ensuite dans le monde professionnel. Là encore, une poignée d’institutions ultraselect, les fameux « viviers de l’élite », trustent les postes clés. Grands corps de l’État, directions des multinationales, conseil d’administration… Autant de cercles fermés qui recrutent de façon endogame, au sein de son propre groupe social.

L’ENA, Polytechnique, HEC, autant de “viviers de l’élite” contribuant en France à la ségrégation sociale.

Résultat : une reproduction sociale quasi parfaite où les enfants d’architectes deviennent architectes, les enfants de médecins, médecins, etc. Un entre-soi qui confine à l’inceste et qui empêche tout brassage. 

Les élites ne se contentent plus de transmettre leur capital culturel et relationnel. Elles deviennent une véritable caste, imperméable au reste de la société.

Mais les digues et les verrous placés sur l’ascenseur social ne sont que la partie émergée de l’iceberg. Car pour protéger leurs privilèges, les puissants ont plus d’un tour dans leur sac. Et notamment des stratégies fiscales et financières bien rodées pour mettre leur fortune à l’abri et la transmettre à leur descendance…

Le saviez-vous?

61 700! Ce n’est pas le nombre d’anciens diplômés de la HEC Paris mais la somme que coûtent 3 ans d’études là-bas. Ce qui signifie que chaque mois passé à étudier coûte 22,5% plus cher que ce que rapporte le SMIC en janvier 2024.

Les limites des tentatives de régulation

Nos élites ne se contentent pas de verrouiller l’accès aux postes de pouvoir. Elles déploient également des trésors d’ingéniosité pour protéger leurs fortunes des griffes du fisc et dans cette partie d’échecs planétaire, tous les coups sont permis, même les plus immoraux.

Le bouclier le plus prisé s’appelle l’optimisation fiscale. Un euphémisme qui cache des pratiques souvent à la limite de la légalité, dont le but est de payer le moins d’impôts possible. Parmi elles, l’exil fiscal, qui consiste à domicilier artificiellement ses revenus dans un paradis fiscal, ces territoires complaisants aux taux d’imposition dérisoires.

Autre technique en vogue : le « sandwich hollandais ». Un montage complexe qui permet de faire disparaître les bénéfices d’une multinationale dans les méandres de filiales savamment imbriquées. Ou encore le « double irlandais », cette astuce comptable qui a fait la fortune d’Apple et consorts en leur permettant d’échapper à l’impôt pendant des années.

D’après l’Observatoire Européen de la Fiscalité, 1000 milliards de dollars de profit auraient été transférés par de grandes entreprises dans des paradis fiscaux en 2022. Cela équivaut au PIB des Pays-Bas ou à 2000 yachts de Jeff Bezos.

Mais la palme de la créativité fiscale revient sans doute aux fondations, ces organisations caritatives qui servent en réalité de coffre-fort aux grandes fortunes. Sous couvert de philanthropie, elles permettent de mettre son patrimoine à l’abri, tout en bénéficiant d’importantes réductions d’impôts. 

Le summum étant atteint avec les fondations dites « à but lucratif », qui peuvent carrément reverser leurs bénéfices à leurs généreux donateurs !

Face à tant de subterfuges, les États semblent bien impuissants. Malgré quelques timides tentatives, comme l’accord obtenu à l’OCDE (Organisation de coopération et de développement économiques) en 2021 sur un taux minimum d’imposition des multinationales, la réalité est têtue. 

Chaque année, ce sont des centaines de milliards qui échappent aux fiscs du monde entier et manquent cruellement dans les caisses publiques. De quoi faire passer les politiques d’austérité pour de la petite bière…

Le saviez-vous?

Le double irlandais consiste à transférer les revenus d’une entreprise sous la forme d’une redevance dans un filiale irlandaise résidente fiscale dans un paradis fiscal avant de les retransférer dans une filiale résidente fiscale en Irlande et profiter d’une réduction d’imposition.

Les stratégies politiques pour conserver le pouvoir

Les élites investissent aussi massivement le champ politique, conscientes que le contrôle des leviers du pouvoir est indispensable pour préserver leurs intérêts.

Aux États-Unis, berceau du capitalisme moderne, ce phénomène atteint des sommets. Les campagnes électorales y sont devenues de véritables machines à cash, où le soutien des grands donateurs pèse souvent plus lourd que les programmes. 

Une dérive qui atteint son paroxysme avec les Super PAC, ces comités qui peuvent dépenser sans limite pour soutenir un candidat, dans une opacité quasi totale.

De ce côté-ci de l’Atlantique, le problème se pose différemment, mais avec la même acuité. Ici, ce sont les connivences entre monde des affaires et sphère politique qui interpellent. Pantouflage, lobbying, conflits d’intérêts… Autant de passerelles qui permettent aux puissants de s’assurer que les lois votées ne viendront pas contrarier leurs plans.

Robert Mercer, milliardaire proche de Donald Trump a été accusé de manipulation d’opinion, chose dont il se ventait après la dernière élection de Donald Trump, et d’utilisation frauduleuse de données utilisateurs via son entreprise Cambridge Analytica.

Quitte parfois à mettre la démocratie entre parenthèses. Comme lorsqu’un gouvernement fait passer un texte controversé en force, au mépris du débat parlementaire. Ou quand un président fait modifier la Constitution pour s’accrocher au pouvoir. 

Des dérives autocratiques de plus en plus fréquentes, y compris dans des pays réputés exemplaires. Face à cette confiscation du pouvoir par une poignée d’intérêts privés, les citoyens “ordinaires” ont de quoi se sentir dépossédés. 

Et ce d’autant plus que les « élites » autoproclamées ne cessent de donner le sentiment d’évoluer sur une autre planète, coupée des réalités vécues par le plus grand nombre. Une défiance qui, si rien ne change, pourrait bien finir par emporter tout l’édifice…

Le saviez-vous?

Après avoir fait passer la durée du mandat présidentiel de 4 à 6 ans en Russie en 2008, Vladimir Poutine a fait changer une nouvelle fois la constitution en 2020 pour ne pas être concerné par la limitation du cumul de mandat. Il pourrait, techniquement et légalement, rester président jusqu’en 2036! 

Les risques pour la stabilité sociale

De l’école au monde professionnel, de la finance à la politique, c’est toute une architecture qui a été savamment édifiée pour garantir la pérennité d’un système profondément inégalitaire.

Mais ce serait oublier que l’Histoire n’est jamais figée, que les rapports de force peuvent basculer. Après tout, comme le disait Marguerite Yourcenar, « quand les riches se font trop riches et les pauvres trop pauvres, ça finit par des révolutions ».

N’est-ce pas d’ailleurs ce qu’on observe un peu partout, de Santiago à Hong Kong en passant par Beyrouth ? Des peuples qui descendent dans la rue pour réclamer plus de justice sociale, une meilleure répartition des richesses. Comme un vent de colère qui se lèverait contre la toute-puissance des « 1% ».

Alors plutôt que de jouer les Cassandre, il est peut-être temps d’ouvrir le débat sur la place que nous voulons donner à nos élites. Non pas pour les diaboliser ou nier leur utilité, mais pour redéfinir leur rôle et leurs devoirs envers la collectivité. En somme, pour réinventer un nouveau contrat social, plus équilibré et plus juste.

Cela passera nécessairement par une remise à plat de notre système éducatif, afin qu’il redevienne un authentique ascenseur social. 

Par une fiscalité repensée, pour mettre fin à l’hémorragie de l’évasion fiscale. Par une démocratie rénovée, débarrassée des connivences malsaines entre argent et politique. Autant de chantiers immenses, mais impératifs si nous voulons réconcilier les élites et le peuple. Et éviter le spectre d’un déchirement fatal de nos sociétés.

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