La Bourse ou la vie ? Ces multinationales françaises qui se gavent sur fond de crise nationale

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Le 28 mars 2024, l’indice phare de la Bourse de Paris a atteint un nouveau sommet historique à 8 205,81 points. Un record d’autant plus étonnant qu’il intervient dans un contexte économique national plutôt morose. Alors que la croissance française ne dépasse pas les 0,4% cette année et que les finances publiques se dégradent, le CAC 40 affiche une santé resplendissante.

Cette performance boursière exceptionnelle est portée par les résultats des entreprises de l’indice. En 2023, leurs bénéfices cumulés ont atteint 146,2 milliards d’euros, en hausse de 3% par rapport à 2022, mais toujours en dessous du record de 2021 avec ses 157 milliards d’euros. 

Deux secteurs se distinguent particulièrement dans cette envolée boursière : le luxe et l’industrie. Les géants français du luxe comme LVMH et Hermès surfent sur une demande mondiale toujours aussi forte

Côté industrie, des groupes comme Airbus, Safran ou Thales bénéficient des tensions géopolitiques actuelles et voient leurs carnets de commandes se remplir. Au sein du CAC 40, ce sont ces valeurs qui tirent aujourd’hui la cote vers le haut et permettent à l’indice parisien de décrocher de nouveaux records.

Mais alors, comment expliquer un tel découplage entre la bourse et l’économie réelle ? Quels sont les ressorts de cette déconnexion apparente ? Et surtout, ce rallye haussier est-il durable ou les valorisations des stars du CAC 40 sont-elles surévaluées ? Décryptage.

Les raisons de cette déconnexion apparente

Cette dissonance entre l’euphorie boursière et la morosité économique peut s’expliquer par plusieurs facteurs. Tout d’abord, il faut souligner l’internationalisation croissante des grandes entreprises françaises du CAC 40. 

Grâce à leur statut de multinationales, elles réalisent une part significative de leur chiffre d’affaires à l’étranger, sur des marchés souvent plus dynamiques qu’en France. Cette diversification géographique leur permet d’amortir les aléas de la conjoncture hexagonale.

Autre élément déterminant : l’anticipation par les marchés d’une prochaine baisse des taux directeurs de la Banque centrale européenne (BCE). Alors que les taux ont dépassé 3% depuis mars 2023 pour juguler l’inflation, les investisseurs parient désormais sur un prochain assouplissement monétaire. 

Une perspective qui dope l’attrait des actions, perçues comme plus rémunératrices que les obligations. Dès l’automne 2022, en observant le reflux progressif de l’inflation, les opérateurs ont misé sur un « pivot » de la BCE et une détente des taux courant 2024.

Enfin, il faut garder à l’esprit le décalage temporel dans la transmission des chocs économiques récents à l’ensemble de l’économie. Pour certains analystes, les conséquences de la remontée des taux sur l’activité ne sont pas encore pleinement visibles. 

Evolution du PIB français et de la cotation CAC 40 entre 2020 et 2024

Selon eux, les mesures de soutien massives pendant la crise sanitaire ont retardé l’ajustement nécessaire, ajustement qui devrait finir par s’opérer cette année. Un phénomène encore peu perceptible dans les comptes des grandes entreprises, mais qui plaide pour une normalisation boursière dans les trimestres à venir.

Ainsi, entre mondialisation, politiques monétaires et décalages macroéconomiques, le CAC 40 semble évoluer sur une autre planète, déconnectée des réalités de l’économie française. Une économie nationale dont les performances restent très en deçà de celles de son indice boursier vedette.

Le saviez-vous?

15,5%! Ce n’est pas la part du CAC 40 détenue par un fonds d’investissements mais la part détenue par le trio de familles Arnault-Hermes-Bettencourt.

Une économie française en demi-teinte

Pendant que la Bourse de Paris flambe, l’économie tricolore, elle, semble marquer le pas. La croissance hexagonale plafonne à 0,4% cette année, selon la Banque de France, loin de la prévision initiale du gouvernement de 1,2%. Un chiffre en net retrait par rapport aux 0,9% enregistrés en 2023 et aux 2,1% de 2022, portés par le rebond post-Covid.

Cette atonie de l’activité pèse sur les finances publiques, déjà lourdement dégradées après la crise sanitaire et les largesses du « quoi qu’il en coûte ». Avec un déficit attendu entre 4,4 et 5% du PIB cette année et une dette qui dépasse 115%, les marges de manœuvre budgétaires sont des plus limitées. Un constat qui douche les espoirs de baisses d’impôts et fait resurgir le spectre de l’austérité.

Autre sujet d’inquiétude : une inflation encore élevée à 4,9% fin 2023, avant un lent reflux vers les 2% fin 2024. Ce renchérissement du coût de la vie pèse sur le moral et le budget des ménages. 

Prévision de croissance de la France pour 2024

Leur consommation a ainsi reculé de 0,1% en 2023, après une hausse de 2,1% en 2022. Un coup de frein qui risque de pénaliser la croissance des prochains mois.

Jusque-là préservé, le marché du travail pourrait aussi pâtir du ralentissement économique. Même si le taux de chômage reste stable à 7,4%, d’aucuns redoutent un risque de remontée au-delà des 8% d’ici à fin 2024, sous l’effet des difficultés des entreprises. De quoi assombrir un peu plus les perspectives hexagonales.

Face à cette conjoncture morose, le débat fait rage entre économistes. Les plus optimistes misent sur une reprise rapide dès que la BCE abaissera ses taux. Les plus pessimistes redoutent une récession d’autant plus sévère qu’elle a été différée. Deux scénarios aux antipodes qui disent bien toute l’incertitude des temps.

Le saviez-vous?

Côté capitalisation boursière, les entreprises du CAC 40 sont loin de se valoir. Les 6 entreprises les plus valorisées représentent à elles seules autant que les 34 autres. 

Le CAC en chiffres

Pour mieux comprendre la spectaculaire envolée du CAC 40 et son apparente déconnexion de l’économie réelle, il est éclairant de comparer leurs trajectoires respectives. 

Depuis fin 2021, l’indice phare de la Bourse de Paris affiche une progression insolente, quand la plupart des indicateurs macroéconomiques français, comme la croissance du PIB et la consommation des ménages, restent à la peine.

Cette divergence est particulièrement flagrante lorsqu’on s’intéresse aux valeurs qui ont le plus contribué à la hausse du CAC 40 sur un an. 

On retrouve sans surprise dans ce palmarès les géants du luxe comme Hermès (+19%) et LVMH (+9%), mais aussi les poids lourds tricolores de l’industrie tels Safran (+28%), Airbus (+18%) ou Thales (+15%). Des fleurons qui ont brillé en capitalisant sur la réouverture post-Covid de l’économie mondiale et sur un contexte géopolitique porteur.

Pondération sectorielle du CAC 40 en mai 2024 – Source : www.abcbourse.com

Cette hiérarchie boursière reflète plus largement le poids prépondérant pris par certains secteurs au sein du CAC 40. C’est particulièrement vrai pour les valeurs du luxe, qui pèsent désormais plus d’un quart de la capitalisation totale de l’indice, contre moins de 10% il y a dix ans. Juste derrière, on retrouve l’industrie (20%), tirée par l’aéronautique et la défense, puis la finance (8,3%).

Cette reconfiguration sectorielle éclaire aussi la générosité inédite des entreprises du CAC 40 envers leurs actionnaires. En 2023, elles ont distribué plus de 97 milliards d’euros de dividendes, un montant en hausse de 15% par rapport à 2022 et sans équivalent dans l’histoire. 

Ces chiffres et ces tendances de fond permettent de mieux comprendre les ressorts de la performance du CAC 40, entre dynamiques sectorielles et attractivité internationale

Ils ne doivent cependant pas faire oublier la situation plus contrastée de l’économie française dans son ensemble, comme l’illustre le découplage entre les résultats des grands groupes cotés et le ressenti d’une majorité de ménages et d’entreprises de l’Hexagone.

Le saviez-vous?

Les actionnaires sont aux anges avec les dividendes versés, une manne dont profitent notamment les investisseurs étrangers, qui détiennent 40,5% du capital. 

Des valorisations boursières sous surveillance

Si les performances des géants du CAC 40 sont indéniables, certains analystes s’inquiètent du niveau de valorisation atteint par plusieurs d’entre eux. C’est le cas notamment d’Hermès, de Dassault, de Safran ou encore d’Eurofins, dont les titres se négocient actuellement à plus de 35 fois leurs rendements annuels attendus, et jusqu’à 50 fois pour Dassault.

Des ratios cours/bénéfices (PER) très élevés qui témoignent d’anticipations extrêmement optimistes des investisseurs quant aux perspectives de croissance de ces sociétés. Des prévisions qui intègrent souvent une forte reprise de l’économie mondiale et un environnement durablement porteur pour le luxe ou l’aéronautique par exemple.

Mais gare aux déceptions ! Si la conjoncture venait à se retourner plus brutalement que prévu, les déconvenues pourraient être sévères. Un ralentissement marqué de la demande chinoise, un regain de tensions géopolitiques ou une rechute de l’économie européenne sont autant de scénarios à risque pour des valorisations devenues exigeantes.

Les stratèges boursiers appellent donc à la prudence, même s’ils ne redoutent pas un krach imminent. Pour eux, une consolidation, voire une correction des cours est probable à moyen terme, dès que les bonnes nouvelles seront intégrées et digérées par le marché. 

Un mouvement baissier qui pourrait être accentué par des prises de bénéfices, après la hausse ininterrompue du CAC 40 depuis fin 2023.

Face à ces incertitudes, la diversification reste plus que jamais de mise dans les portefeuilles. Si les poids lourds de la cote conservent des atouts indéniables, notamment en termes de visibilité et de solidité bilancielle, les investisseurs sont invités à ne pas négliger d’autres valeurs, potentiellement moins valorisées. Une sélectivité accrue qui sera la clé pour naviguer dans les eaux agitées des prochains mois.

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